La semaine dernière, on m’a demandé de jouer le rôle du « bon fils », et j’ai accepté d’emmener ma mère à 6 heures de route sur l’autoroute 401 pour les funérailles de son frère aîné. Retrouver de nombreux cousins avec qui j’avais perdu contact a ravivé des souvenirs oubliés depuis longtemps.
Les réflexions que suscitent les événements ne sont utiles que si nous prenons le temps de les assimiler, alors merci de m’accompagner dans ce voyage. Je ferai de mon mieux pour que ce soit divertissant et instructif pour vous aussi, comme d’habitude.
Le retour en arrière commence à la fin des années 1970, alors qu’adolescent, je commençais mon premier emploi d’été à l’usine de l’entreprise de fabrication d’acier que mon père avait fondée avant ma naissance. Les funérailles auxquelles j’ai assisté la semaine dernière étaient celles du directeur de l’usine, l’oncle Stu.
Mon superviseur immédiat cet été-là était mon cousin Mark, du côté de mon père, et son patron, le directeur de l’usine, était le frère de ma mère, l’oncle Stu.
L’oncle Stu avait d’abord été l’associé de mon père dans l’entreprise, mais à un moment donné, au début, pendant la lutte pour atteindre la rentabilité, papa a fini par racheter les parts de ses deux associés.
J’étais encore un enfant quand tout cela se déroulait, donc les détails de ce qui s’est passé ne sont pas clairs pour moi, mais je peux vous dire que, des décennies plus tard, la relation entre ces beaux-frères n’a jamais été la même.
Ma mère est une sainte à mes yeux, et apprendre qu’elle n’était pas tout à fait convaincue de faire le voyage pour les funérailles de son frère en dit long sur la tension dans leur relation. Se lancer en affaires avec des membres de sa famille peut avoir ses inconvénients, surtout sur le plan de l’harmonie familiale.
Donc, pendant cette première semaine à l’usine comme adolescent, j’ai vite compris que tout le monde savait qui j’étais, parce que mon père était le grand patron. L’oncle Stu traversait l’atelier au moins deux fois par jour, et de toute évidence, tout le monde savait qui il était aussi. Sa démarche lente et déterminée, jumelée à son regard menaçant, était difficile à ignorer.
Non pas que les passages de papa dans l’usine passaient inaperçus, mais le contraste, avec le recul, était énorme. Le rythme et le style de papa ressemblaient davantage à ceux d’un « éléphant dans un magasin de porcelaine », mais il était aussi plus enclin à s’arrêter pour parler à quelqu’un après l’avoir surpris à bien faire quelque chose. Bien sûr, on ne savait jamais si on allait recevoir un compliment ou se faire passer un savon avant qu’il ait fini.
Alors me voici, à 15 ans, à faire fonctionner cette énorme perceuse, avec cinq minutes de formation en tout et pour tout. Tout le monde sait qui je suis, je connais mon cousin Mark et personne d’autre, sauf les patrons de tout le monde, mon oncle Stu et mon père, qui passent de temps en temps.
Un gars en apparence quelconque, avec une barbe, de quelques années mon aîné (je venais tout juste de commencer à me raser), s’arrête pour jaser avec moi. Je me rends compte quelques jours plus tard que ce gars était mon cousin, Fred, le fils de l’oncle Stu, que je n’avais jamais vu avec une barbe jusque-là.
Toutes ces pensées me traversent donc l’esprit pendant les funérailles, pendant que Fred prononce l’éloge funèbre de son père, et que je suis assis à côté de la plus jeune sœur de l’oncle Stu, ma mère, qui réfléchit sûrement à leur passé commun et complexe.
Mais le plus grand retour en arrière restait à venir, après la cérémonie, quand les invités ont été conviés à partager une bouchée et à continuer d’échanger des souvenirs. Ma mère avait un autre frère et une sœur, tous deux décédés, qui possédaient des chalets voisins au bord d’un lac, où nous leur rendions souvent visite pendant les étés de mon enfance.
Jim, d’une dizaine d’années mon aîné, qui avait épousé une de mes cousines, m’a rappelé que, tout jeune, je lui avais confié au chalet, au bord du lac : « Je ne veux pas faire ce que mon père fait ».
Je ne me souviens pas d’avoir partagé cette pensée avec lui, ni avec qui que ce soit d’autre d’ailleurs. Mais je me souviens de l’avoir pensé, à maintes et maintes reprises.
L’entreprise familiale. Bien assez de drame pour toute la famille.
Repose en paix, oncle Stu.