Là où nous nous étions arrêtés la semaine dernière, j’étais dans les toilettes du palais de justice, après avoir texté à ma femme au sujet de ma montée surréelle en ascenseur avec l’accusé du meurtre. Au moment où je me lavais les mains, j’ai senti quelqu’un entrer derrière moi. Oui, vous l’avez deviné, c’était mon « nouvel ami ».
J’ai pensé à nos ressemblances : même génération, fils unique d’un homme relativement fortuné et prospère, un père avec qui nous n’étions pas toujours d’accord, après avoir passé des décennies à essayer d’être à la hauteur des attentes de nos parents. Chacun de nous avait perdu son père au cours de la dernière décennie, quoique dans des circonstances très différentes (le cancer contre des coups mortels).
J’ai essayé de me mettre à sa place aujourd’hui et je me suis demandé comment je me sentirais, jugé pour avoir tué mon père, après avoir plaidé non coupable.
Si j’avais été injustement accusé d’avoir tué mon père, face à une lourde peine de prison, je suis raisonnablement certain que je n’aurais pas eu l’air aussi calme, serein et, j’ose le dire, heureux.
Quelque chose ne cadrait pas dans ma tête : il y avait un décalage entre ce que je voyais et l’impression que j’avais, d’une part, et ce que je m’attendais à voir, d’autre part. En quelques minutes à peine, ma décision était prise et, dans ma tête, j’avais déjà déclaré cet homme coupable.
Dans mon cœur, cependant, j’étais moins certain. Les histoires qui ont émergé des témoignages de nombreux témoins pendant les mois du procès brossaient un portrait de la victime qui rendait très difficile d’accepter que le « bon gars », le fils, puisse aller en prison pour longtemps pour s’être débarrassé du « méchant », le père.
Le reste de la journée a été relativement sans histoire, et le procès s’est poursuivi pendant quelques semaines encore avant que l’affaire soit confiée au jury. Celui-ci est revenu avec un verdict de culpabilité après quatre jours, une annonce accueillie avec stupeur et incrédulité.
L’affaire pourrait revenir en appel à l’automne; en attendant, mon « ami » est derrière les barreaux, s’étant déjà vu refuser une fois la libération sous caution en attendant cet appel. Il pourrait y avoir encore des rebondissements judiciaires, mais nous avons déjà amplement matière à réflexion et, je l’espère, quelques leçons à tirer.
Non, il ne sera pas question ici de la façon de s’en tirer après un meurtre, mais plutôt des façons dont les familles fortunées peuvent mener leurs affaires et leur vie familiale sans que l’instinct meurtrier ne soit jamais déclenché.
Ce sont habituellement les parents qui contrôlent le patrimoine familial, et ils le font pendant que leurs enfants grandissent et mûrissent. Il y a souvent une tendance à vouloir continuer de contrôler non seulement le patrimoine, mais aussi les enfants, bien plus longtemps que ce qui serait normalement considéré comme une période saine et utile.
« C’est pour leur bien », nous disons-nous en tant que parents, « je sais ce qui est le mieux pour eux, et j’ai leurs intérêts à cœur ». D’ailleurs, j’ai moi-même travaillé si fort/attendu si longtemps (choisissez l’un ou l’autre, ou les deux).
Il faut énormément de courage pour lâcher prise sur ce contrôle et faire confiance au fait que le travail que nous avons fait comme parents suffira pour permettre à nos enfants d’assumer une part croissante des décisions concernant le patrimoine familial.
Nous nous sommes éloignés de l’affaire en question pour aborder quelques généralités, mais c’était mon intention depuis le début.
« Comment cette tragédie familiale aurait-elle pu être évitée? » est peut-être la question précise, mais « comment les familles peuvent-elles apprendre des erreurs des autres? » est ce qui m’intéresse vraiment ici.
L’ordre naturel des choses veut que la génération plus âgée meure avant ses enfants, et heureusement c’est habituellement le cas. Que les enfants souhaitent la mort prématurée de leurs parents est une chose, le parricide en est une tout autre.
La transition du patrimoine familial, ainsi que de la prise de décision et du contrôle qui l’entourent, semble beaucoup moins intuitive, et ne fait pas nécessairement partie d’un quelconque « ordre naturel ».
À mon avis, il ne s’agissait pas d’un cas où l’on tue quelqu’un pour mettre la main sur son argent. Un fils qui a fini par craquer après avoir été contrôlé et rabaissé toute sa vie par un homme amer qui avait manifestement des problèmes dans sa propre famille d’origine?
Ce serait ma triste conclusion.
