Dans les années 1990, Steve Forbes tentait d’obtenir l’investiture du Parti républicain pour se présenter à la présidence des États-Unis. Il n’était pas nécessairement le favori, mais il était très estimé par bien des gens, en partie à cause de sa proposition d’impôt à taux unique.
Mais il s’est produit quelque chose de curieux sur le chemin de l’investiture. À un moment donné pendant la campagne, on a posé une question à tous les candidats, pour tenter de savoir ce qui leur faisait croire qu’ils seraient la bonne personne pour diriger leur pays.
La question était fort simple, mais la réponse honnête de Forbes a été perçue par beaucoup comme l’une des raisons pour lesquelles sa candidature s’est essoufflée peu après. Il semble que bien des gens n’aient pas trouvé sa réponse crédible. Si je me souviens bien, on avait demandé à Forbes quel était le plus grand défi qu’il avait surmonté dans sa vie. Alors, quelle a été la réponse qu’il a donnée, qui a pratiquement mis fin à ses espoirs de devenir un jour président?
Il a dit que prendre la relève de l’entreprise de son père avait été le plus grand défi qu’il avait jamais eu à relever. Aaaaah, pauvre Steve Forbes! Son papa lui a donné une grosse compagnie et il a dû travailler fort pour « prendre la relève », ooooh, ça a l’air vraiment difficile.
Je parie qu’il aurait préféré naître pauvre. Plutôt que de le juger sur le travail qu’il avait réellement accompli en prenant la relève de l’entreprise familiale, les gens ont choisi de se concentrer sur le fait que cela ne semblait pas être un « défi » bien méritoire. Le fait que le président américain de l’époque ait été un ancien « organisateur communautaire » n’a rien à voir.
Les gens trouvaient tout simplement que « prendre la relève de papa », ça sonne comme un emploi plutôt pépère. Il faisait donc partie du « club des nés coiffés », il n’avait qu’à être content et à se taire. Si c’était la chose la plus difficile qu’il avait jamais affrontée, il ne devait pas être très « aguerri ».
Mais attendez une seconde. Ne nous rabâche-t-on pas régulièrement des statistiques sur le faible taux de survie des entreprises familiales d’une génération à l’autre? Les transitions réussies ne sont-elles pas l’exception plutôt que la règle? Eh bien oui, transmettre une entreprise à ses enfants n’est pas aussi facile qu’il y paraît.
Pourtant, lorsque des entreprises sont transmises avec succès, le mérite revient presque toujours à la génération précédente, qui a si bien préparé ses enfants à la transition. Mais cette équation n’a-t-elle pas deux côtés?
Peut-être que si les réussites sont si rares, c’est parce qu’il y a tant de façons pour que les choses tournent mal. En fait, le niveau d’attentes qui existe dans certaines familles en affaires suffit à lui seul à rendre improbable un transfert harmonieux. Je me souviens très bien de cette histoire de Forbes parce que je pouvais m’y identifier, ayant grandi dans une famille en affaires.
Comme j’étais le seul fils, mon père m’a fait comprendre très clairement ce qu’on attendait de moi. Je ne regrette pas d’avoir suivi ses traces, mais je n’ai vraiment jamais eu l’impression d’avoir le choix. Je ne sais pas si Steve Forbes ressentait la même chose, mais cela ne me surprendrait certainement pas. Le fait qu’il ait apparemment réussi à prendre la relève n’aurait pas dû lui être reproché comme ce fut le cas. Mais encore une fois, en politique, la perception compte plus que la réalité. Et malheureusement, ce n’est pas qu’en politique.
